LUCA SABBATINI

UN MAÎTRE RESSUSCITÉ

Journal de Genève et Gazette de Lausanne,
25-26 janvier 1997


ARTICLE REPRODUIT


Mort à 35 ans le compositeur Mario Pilati a purement et simplement disparu des programmes de concerts. Jusqu'à a ce que sa fille le sorte de l'oubli.


C'est l'histoire d'une quète qui parvient à sa fin. Mardi 28 janvier, l'Orchestre de chambre de Lausanne va interpréter à la salle du Métropole, en création suísse, la «Suite pour cordes et piano» du compositeur napotitaín Mario Pilati. Jusqu'íci, rien que de très nornal: le concert s'inscrit dans une série de la Radio suisse romande/Espace 2 qui a justement pour principe d'offrir à chaque foìs une ceuvre à découvrir. La surprise vient du compositeur. Mario Pilati est mort en 1938, et ses partitions, son nom mème, ont depuis sombré dans un oubli aussi total qu'iniustifié. Etablie à Lausanne, la fille du compositeur s'est lancée depuis queiques années dans une croisade pour rendre à la musique de son père la place qu'elle mérite. Histoire d'un musicien retrouvé.


«Lorsque mon père est mort, ma sceur et moi étions encore toutes petites. Je ne l'ai pas vraiment connu. Sa disparition précoce, la guerre, le changement de goùt et de génération ont condamné sa musique à disparaître des salles de concert. Il y a quelques années, je suis partie sur les traces de mon père, et je me suis rendue compte de la valeur de son art.» Depuis le jour où elle a ouvert le livre des souvenirs, Laura Esposito Pilati est allée de surprise en émerveillement. «La famiffe avait conservé une malle bourrée de documents et de partitìons. En explorant son contenu, j'ai été stupéfiée de ce que j'ai appris sur mon père, sur ses succès, l'estime que lui portaient les musiciens les plus célèbres de son temps.»


UN MAÎTRE DISPARU TROP TÔT

Fauché par un cancer à 35 ans, Mario Pilati n'en a pas moins eu le temps de prouver qu'il étát - mieux qu'un simple espoir de la composition - un maître. Jasha Heifetz, Marcel Moÿse, Dimitri Mitropoulos, Serge Koussevitzky. Felix Weingartner, Victor de Sabata à la téte du Philharmonique de Berlin: la crème des interprètes de l'entre-deux-guerres a joué ses oeuvres. Dès les années 1920 et iusqu'à sa mort Mario Pilati a été considéré comme l'un des plus brillants jeunes musiciens de sa génération. «Il y avait toujours des visites à la maison, se souvient sa fille: des élèves, des collègues, d'éminents musiciens.»
Publié par le géant Ricordi - comme Puccini ou Verdi - joué autant dans les festivals de musique contemporaine que dans les saisons par abonnement, il suscite partout admiration et encouragements. «Tous ceux quì l'ont approché nourrissaient une véritable vénération pour lui. Le chef Gianandrea Gavazzeni, qui a été son élève à Milan, me disait peu avant de disparaître à son tour à quel point le souvenir de mon père était resté vif dans son esprit.»







RÉCOMPENSE PRESTIGIEUSE

Pilati était donc un nom qui comptait dans l'Italie musicale d'avant-guerre, mais aussi sur la scène internationale. En 1927, à 24 ans (!), il remporte le Prix de composition instauré par le mécène américain Elisabeth Sprague-Coolidge. Parrmi les autres récipiendaires de cette récompense prestigieuse entre toutes, on trouve Stravinski, Ravel, Hindemith, Prokofiev, Bloch, Bartók... A sa mort, Pilati laisse un catalogue d'environ 75 oeuvres vocales et instrumentales. Malgré sa notoriété, le Napolitain va disparaître de la vie musicale comme il y était arrivé: d'un seul coup.


Après bien des tribulations, sa fille Laura quitte l'Italie pour s'établir à Lausanne, et entreprend une démarche militante. Mais elle se heurte à l'indifférence et au manque de curiosité.
«Pendant des années, j'ai écrit des dizaines de lettres par semaine, envoyé inlassablement documents et partitions. Fallais voir les musiciens à la sortie des concerts, et je leur parlais de mon père. Seuls les plus jeunes ont montré de l'intérét. Le flûtiste Emmanuel Pahud, par exemple, a joué en Italie la «Sonate pour flûte et piano». Les grandes stars n'ont jamais répondu à lettres.»





La délicieuse «Suite pour cordes et piano», l'oeuvre interprétée par l'OCL, date des 22 ans du compositeur: elle dénote la précocité du talent de Mario Pilati, son assimilation saisissante du langage dominant de son époque. Le jeune musícien mélange impressionnisme et néoclassicisme, pour un résultat d'une constante originalité et d'une facture impeccable. «Au début, je voulais surtout essayer de comprendre qui était Mario Pilati, ce père que j'ai à peine connu, explique sa fille; peu à peu, j'ai appris à aimer sa musique, si souriante et si humaine.» Des qualités qui défient le temps, et qui devraient valoir à Mario Pilati de revenir bìen vite dans le cceur des mélomanes.


L'Orchestre de chambre de Lausanne [a interprété] la «Suite pour piano et cordes» de Mario Pilati, avec Émile Naoumoff en soliste et sous la direction de George Pehlivanian, mardi 28 [janvier 1997] à 20 h., à Lausanne, salle du Métropole.